Peindre la musique: l’Extase de Sainte Cécile – pourquoi Stendhal aimait ce tableau de Raphaël

Stendhal en Italie
“Un voyage en Italie est une succession ininterrompue de moments délicieux”, écrit Stendhal. Il a 17 ans en 1800, il entre en Italie comme Inspecteur des revues parmi les troupes napoléoniennes et s’y installe ensuite en sous-lieutenant. La même année, lors d’une mission à Milan, il  rencontre son grand amour Angela Pietragrua. Puis, il n’a de cesse de revenir dans ce pays, à la recherche d’un temps perdu.

Bologne n’a pas la place qu’occupe Milan dans son cœur, mais il en garde une belle impression, celle d’une “ville de gens d’esprits”, où il trouve “le genre de vie convenable à [s]es goûts et aux plaisirs qu’offre le pays”. Il n’y séjourne que quelques jours, mais se laisse à lui consacrer un mois entier des impressions de voyage qu’il recueille dans Rome, Naples et Florence.

Au long de ce récit, il revient souvent aux grands peintres bolonais que sont le Dominiquin, les Carrache ou le Guide, dans une ville où il se plaît à parler peinture avec son cordonnier. Un tableau de Raphaël  le séduit également, devant lequel il s’assoit “dès que j’ai une demi-heure”: l’Extase de Sainte Cécile.

Sainte Cécile et la musique
L’histoire de Sainte Cécile est une affaire somme toute banale: chrétienne au IIIè siècle, elle trouve le temps, avant de mourir sous la hâche du boureau, de:

  • faire un voeu de virginité
  • être mariée de force par ces parents à un certain Valérien (sans rapport avec le Mont)
  • convaincre Valérien de la laisser respecter son voeu (Valérien, après tout, ne valait pas rien)
  • convertir Valérien et son frère au christianisme
  • mourir en trois coups de hâche et une séance de sauna

Mais surtout, il se trouve qu’à un moment ou l’autre elle chanta: certains disent lors de ses noces, d’autres au moment de mourir. Martyr, elle devint sainte patronne des musiciens et des fabricants d’instruments. On la représente souvent un orgue à la main.

Quand Raphaël peint Cécile
L’Extase de Sainte Cécile est un tableau étrange, plus qu’il n’y paraît à première vue. C’est un tableau qui semble sans perspective, sans les usuelles lignes de fuite: quatre personnages se massent autour de Cécile, sous un chœur d’anges.

Il faut regarder un moment le tableau avant d’en voir se détacher les masses structurantes: à gauche, Paul est en rouge et vert, couleurs complémentaires. De même, à droite, Marie-Madeleine qui nous fixe de son regard est en blanc éclatant, bleu et rose. Au centre, Cécile et Augustin (à sa gauche) sont habillés d’un jaune relevé d’un bleu sombre qui le fait ressortir.

La division du tableau en trois pans est soutenue par des lignes de force: à gauche, l’épée que tient Paul, et à droite la crosse que tient Augustin. Cette division verticale est complétée par une grande ligne diagonale, qui suit le regard de Paul, descend le long de son avant-bras replié, se poursuit par l’avant-bras de Cécile, le grand côté de son orgue et, finalement, le pli de la toge qui couvre le mollet plié de Marie-Madeleine et où le blanc et un bleu sombre s’opposent.

Ces trois lignes définissent deux zones triangulaires: une zone “terrestre”, vers laquelle Paul regarde. Elle est jonchée d’instruments de musique brisés. Et inversement, vers le haut, une zone “céleste”, qui mène au chœur d’anges en suivant le regard de Cécile.

L’horizon est marqué par l’échange de regards en Jean l’Evangéliste et Augustin, ainsi qu’une ligne peu distincte d’arbres sombres.

Quant à Marie-Madeleine, sa position est très particulière, presque en dehors du tableau: sa toge, très contrastée, dessine une ligne verticale, qui double celle de la crosse d’Augustin. Si les trois hommes semblent absorbés, le regard de Marie-Madeleine nous fixe, nous interpelle, nous invite à entrer dans la scène.

Peindre la musique
Scène intérieure, recueillie, et vibrante pourtant, où nous sommes pris entre la musique du monde terrestre aux instruments épars, et le regard délicat de Cécile en extase qui nous emmène vers une musique angevine.

Liszt, dans sa “Lettre d’un bachelier ès musique”, voyait dans la Sainte Cécile de Raphaël  “le symbole de la musique à son plus haut degré de puissance” et dans les quatre personnages les différents effets que la musique exerce sur les hommes.

Ici, la peinture s’efface devant le son. Pas un mot, pas un geste, le temps est suspendu à la musique des cieux.

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