Jordanie: ruines, ruines, ruines

Ah la Jordanie! Quelle histoire mon vieux Milou! Pays de l’émir Ben Kalish Ezab et de Lawrence l’Arabie, avec ses étendues désertiques où les automitrailleuses poursuivent les chevaux au galop, avec ses palais fabuleux creusés au coeur des falaises, avec les labyrinthes de ses villes couleur de terre ou blanc éclatant!

Enfin, relativisons. Le désert est pacifié, mais presque; les tombes troglodytes sont vides depuis belle lurette; mais les villes jordaniennes ont gardé cette capacité d’exception à égarer le malheureux conducteur qui, bien naïvement, s’engage avec pour tout bagage une carte routière Jordanie-Syrie-Liban-Israël et l’espérance que les noms de rue seront indiqués. Les noms de rue ne sont pas indiqués.

Heureusement, nous étions trois; nous pouvions donc recourir à la vieille méthode belge, qui a fait ses preuves: l’un pour appuyer sur les pédales, le second pour tenir le volant et le troisième pour passer les vitesses. Ce n’était pas de trop.

Mais mettons plutôt en valeur les acquis routiers: nous n’avons plus peur de fermer les yeux en conduisant, nous sentons à l’instinct rantanplanesque l’azimut du château à visiter et, disons-le, une profonde connaissance de la langue arable nous a pénétrés: a la yamin (à droite ou à gauche), a la yazer (l’autre droite ou l’autre gauche) et surtout l’inambigu et salvateur tougrib (tout droit) qui peut faire la différence entre le doit chemin et une mort déshydratée dans un désert hostile.

Ce périple était extraordinaire à plus d’un titre. Ce n’est pas dû à la radio, qui n’avait qu’un seul titre, semble-t-il, et le passait en boucle, quelle que soit la station. Ce n’est pas dû, non plus, aux boissons ingurgitées, car leur titre en alcool était métaphorique (essayez la bière sans alcool, qui est l’équivalent gastronomique du jogging en fauteuil roulant). L’extraordinaire de ce voyage tenait avant tout au fait que la Jordanie se visite statutairement en 10 jours pleins: boucler le tout en 9 jours seulement est un prodige panoramixesque. Seul le père éternel, qui fait tout en six jours, peut faire mieux.

Des sacrifices furent nécessaires. L’accueillant Sami, ses tentes panoramiques et sa pita savoureuses durent être laissés, à regret, derrière nous; nous ne pûmes non plus mettre un pied sur une mine irakienne ou un puits saoudien frontalier. Mais nous vîmes, en neuf jours, ce que voient les neuf vies du chat jordanien lorsqu’il se bouge le cul.

Le premier jour, nous allâmes aux ruines romaines du Nord. A Umm-Qais, ça glisse:

A Jerash, ça arrache:

Nous aimâmes beaucoup:

Le second jour, nous partîmes vers Azraq et les ruines de l’Est: des “châteaux” omeyyades. En pratique, le plus remarquable était un petit complexe de bains où le sultan venait (se re)tirer: l’eau était alimentée par une oasis voisine (maintenant asséchée par la soif d’industrialisation) et chauffée par des brasiers. Les murs sont couverts de fresques licencieuses – le FMI n’a pas le monopole de la luxure.

En fin de journée, nous fîmes (je commence à me lasser du passé simple) un détour par Machéronte, forteresse du plateau du Moab, dans laquelle Hérodiade dansa une danse lascive pour Hérode et lui en demanda pour prix la tête de Jean-Baptiste. Du sommet, une vue aride et tourmentée.

Le troisième jour, nous ne pûmes plus retenir notre goût de l’aventure: nous quittâmes Madaba et l’excellent Mariam Hotel où nous avions dormi trois nuits, et prîmes en prime la Route des rois vers le Sud. La cohérence atteignit son comble: au programme, des ruines des Croisés.

En chemin cependant, sur cette route très belle, bon je repasse au présent. En chemin, sur cette route très belle, notre instinct de routard réveille soudain le guide qui sur la plage avant sommeille. Une main avide s’empare de l’innocent pour en extraire un joyau: des indications très claires pour une rando magnifique au cœur de gorges profondes. Conclusion: heureusement que l’anglais des habitants était meilleur que notre arabe naissant.

Nous quittons la Route des rois pour une route secondaire. Au bout de dix kilomètres, lorsqu’il devient manifeste que nous ne somme pas où le routard voudrait que nous soyons, nous tombons sur un banc d’enfants rentrant de l’école. Slalomant entre les têtes blondes, nous avisons un adulte fier. Il nous dirige vers une petite route, qui bifurque dans le village. “Au grand arbre, nous dit-il, tournez à gauche!”

Riches de cette terre promise, nous serpentons longuement. Après avoir tourné à gauche, nous trouvons effectivement un arbre. Nous continuons longuement: la vallée s’est rétrécie, nous longeons un précipice. A un moment aléatoire, il nous semble pouvoir rejoindre le creux de la vallée. Nous arrêtons la voiture d’un coup de frein déterminé.

En bas de la gorge où une rivière coule, une oasis de palmier, de bambous et de lauriers en fleurs. Là tout n’est qu’ordre et beauté, etc.

Nous remontons en hâte et serpentons en hâte.

Nos déjeunons à Karak, château croisé d’où Renaud de Châtillon (qui ne bénéficiait pas encore du terminus du métro) massacrait les pélérins. A la tombée du jour, nous montons sans tomber au château de Shobak.

Nous arrivons de nuit à Pétra, où nous attend une savoureuse bière sans bière. Notre état d’esprit est pareil au noble animal qui paît en paix.

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